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Les Écailles d’Argent – Chapitre 3 : Les Lames dans l’Ombre

Titulaire d’une licence en histoire, Marc est un étudiant en archéologie passionné d’arts martiaux et pratiquant d’arts martiaux historiques européens (AMHE). Il nous livre son premier roman : Les Écailles d’Argent.

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Les Écailles d'Argent : Chapitre 3 - Carte

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La mince couche de givre qui recouvrait la steppe semblait avoir figé les décombres du champ de bataille. Loin de la fureur qui s’y était déroulée la veille, la plaine était maintenant plongée dans un calme sinistre, seulement troublé par l’agitation des corbeaux. Sous la fine couche de glace, les visages semblaient pétrifiés dans leurs rictus d’agonie. Seules les cendres du bûcher funéraire continuaient d’émettre une fumée chaude qui contrastait avec les parcelles de brume qui s’étendaient sur la plaine.

Les Écailles d'Argent : Chapitre 3 - Les Lames dans l'Ombre

L’arrivée d’un petit groupe de cavalier provoqua l’envol de quelques corbeaux interrompus dans leur festin. Le capitaine Othmar et sa garde rapprochée s’engagèrent au milieu des cadavres éparpillés. À l’évidence les nomades n’étaient pas revenus chercher leurs morts, une contre-attaque semblait donc peu probable. Tout en discutant avec son aide de camp, Cassian Othmar observa avec attention toutes les traces de la bataille, la terre piétinée là où les légionnaires étaient restés en formation, les cadavres accumulés au niveau des lignes de front successives, les mottes de terre arrachées au passage de la cavalerie. Depuis qu’il avait été nommé capitaine il s’efforçait d’analyser scrupuleusement le déroulement de toutes les batailles où il avait pris part afin de parfaire son expérience de la stratégie. À en juger par les innombrables traces de passage qui convergeaient vers le point où s’était tenue la compagnie, la bataille s’était jouée à un cheveu. Sa stratégie s’était révélée payante, mais il devait réfléchir à l’améliorer, d’autant que le piège serait maintenant connu des armées nomades.

Devant le calme apparent du terrain, il décida de monter avec ses hommes jusqu’au sommet de la colline, d’où les nomades avaient attaqué. Vu d’en haut, la zone défendue par la compagnie semblait encore plus insignifiante, peut être que la position surélevée avait trompé les nomades sur l’importance des forces ennemies. Le sifflement strident de plusieurs flèches l’arracha brutalement à ses réflexions. Le capitaine eut tout juste le temps de voir les chevaux de ses gardes s’effondrer avant que son propre cheval ne le désarçonne sous la douleur d’un trait à l’épaule. Se relevant avec une hâte maladroite, il regarda rapidement autour de lui pour identifier l’origine des tirs et trouver un abri, mais les projectiles semblaient venir de toute part, Adalwin son aide de camp s’effondra, transpercé par plusieurs flèches tout comme les gardes en armures légères. Seuls les deux gardes en armures de plates résistaient au déluge de trait et se portèrent immédiatement au secours de leur capitaine. Alors que les tirs cessaient, de nombreuses silhouettes sombres apparurent entre les arbres et les buissons, l’une d’entre elles sortit du rang et s’approcha des trois survivants. C’était un homme de taille moyenne au visage caché par la capuche d’une cape noire, tout en s’approchant il dégaina les deux sabres suspendus à sa ceinture. Le premier garde se rua sur lui avec son épée longue, mais l’inconnu dévia habilement le coup d’une lame tout en tailladant la faille du coude de l’autre avant de plonger sa lame dans la fente du casque avec une précision chirurgicale. Le soldat s’effondra immédiatement avant que son camarade n’ait le temps de venir à son secours. Résolut à ne pas subir le même sort, le deuxième garde s’avança plus prudemment, mais sans même se mettre en garde, l’assassin esquiva la lame et avec une rapidité fulgurante frappa l’arrière du genou pour le faire chuter et lui planter sa lame dans la faille sous l’aisselle. Voyant ses hommes vaincus avec une telle facilité, Cassian Othmar tira sa propre épée, résolut à vendre chèrement sa vie. Sous son capuchon, l’étranger avançait toujours. Sans céder à la peur, le capitaine se rua sur lui et enchaîna une série de bottes rapides, mais l’inconnu semblait prendre un plaisir sadique à dévier chaque coup tout en signant chaque mouvement d’une estafilade avec sa deuxième lame. Bientôt le capitaine blessé de toutes parts se retrouva submergé sous une pluie de coups venant de toutes les directions. À chaque coup bloqué, l’autre sabre venait le frapper en travers dans une démonstration de force qui s’acheva par la froide morsure d’une lame transperçant son cœur ; immédiatement suivi d’une deuxième en travers de la gorge. Terrassé par la douleur, serrant les dents à s’en briser la mâchoire, Cassian puisa dans ses dernières forces pour rester debout un instant de plus, tentant de résister à l’assassin qui s’appuyait de toutes ses forces sur ses lames pour le pousser à terre. Sous son capuchon, il put distinguer ce visage terrifiant défiguré par les brûlures dont la peau boursouflée par les cloques encadrait deux yeux cristallins rougis par la colère et dont le rictus carnassier s’accentua quand il retira ses lames brutalement, d’un jet rouge qui signa la mort du capitaine.

La matinée était déjà bien avancée quand Eswald se réveilla, il ne se rappela plus la dernière fois qu’il s’était levé aussi tard. Une douleur au crâne et la brulure de ses blessures au bras lui rappelèrent rapidement la raison de ce relâchement. Passant outre les courbatures qui endolorissaient chacun de ses muscles, il se leva pour constater que plusieurs de ses camarades de chambrée dormaient encore et sortit prendre l’air. Malgré la victoire, la forteresse semblait encore plus morose que les jours précédents, beaucoup avaient perdu un camarade et l’infirmerie était pleine de blessés dont certains ne survivraient pas. Ayant manqué le petit déjeuner, Eswald se rendit au réfectoire où on lui donna du pain et un morceau de viande séchée qu’il alla manger sur les remparts, ignorant du drame qui s’était produit à quelques lieux. Il était temps de réfléchir à la suite, depuis son engagement dans l’armée il s’était laissé porter par le rythme, mais il ne devait pas se laisser distraire de son objectif. Il avait été terriblement chanceux de survivre à la bataille et d’en sortir sans blessure grave, mais s’il devait participer à d’autres batailles, qui sait combien de temps il tiendrait ? Du reste il perdait un temps précieux, il fallait accélérer les choses s’il ne voulait pas se retrouver dans une impasse.

Parmi les centeniers, le retard du capitaine commençait à inquiéter. S’ils étaient habitués à ses excursions sur les champs de bataille, celle-ci semblait inhabituellement longue. Alors que la cloche du déjeuner sonnait et toujours sans nouvelles, ils se décidèrent finalement à envoyer un groupe d’éclaireur en quête de renseignement. Moins d’une heure plus tard, les éclaireurs affolés revinrent au galop pour rapporter l’effroyable nouvelle : le capitaine et sa garde étaient tous morts dans une embuscade. La nouvelle se répandit dans la forteresse comme une traînée de poudre, non seulement des ennemis étaient encore présents dans la région, mais il n’y avait désormais plus aucun officier supérieur pour commander la compagnie. Selon le code militaire, seul un légat peut nommer un capitaine et l’autoriser à former une compagnie, en l’absence d’officier les sections devraient retourner à leurs forts de formation en attendant d’être recrutées par un nouveau capitaine. Seulement laisser la forteresse de Lundgren à la merci de l’ennemi après avoir sacrifié tant d’hommes pour la défendre semblait inenvisageable. Les centeniers passèrent l’après-midi à débattre de l’attitude à tenir, tous savaient que leur décision ferait l’objet de compte rendu à l’état-major de la seizième légion et que tout manquement au code pourrait les exposer à de graves sanctions. Abandonner la forteresse à sa seule garnison était tout aussi risquée que d’y rester sans ordres. Finalement dans la soirée, il fut convenu que deux sections partiraient pour respecter le protocole et informer l’état-major de la situation pendant que les quatre autres resteraient pour défendre la forteresse et attendre de nouveaux ordres. On choisit d’envoyer une section des forces du Loup et une des forces du Faucon afin que les blessés puissent être transférés aux sections qui resteraient.

La décision fut annoncée lors de l’appel du lendemain et la section d’Eswald fut choisie pour partir. Une bonne partie de la matinée fut consacrée à préparer le départ puis les deux sections quittèrent la forteresse après avoir touché leur solde auprès du trésorier de la compagnie.

Pendant plusieurs jours, la petite troupe s’engagea sur le même sentier qu’ils avaient parcouru à l’aller, partagé entre le remords de partir sans être sûr d’avoir terminé leur mission et le soulagement de changer d’air. En effectif réduit et sans infanterie lourde, les deux sections purent se déplacer plus rapidement qu’à l’aller et la traversée des forêts de Gunvorh ne leur pris que trois jours.

— Dizenier, il faut que je te dise quelque chose ! Dit Eswald en s’approchant de Lycus. Je pense que je vais quitter la section !

— Comment ça ?

— Et bien, maintenant que j’ai une expérience du combat je pense que j’ai assez de bagage pour pouvoir postuler chez les forces du Lynx. D’autant que si on rentre au fort des Loup on risque de ne pas avoir d’affectation avant plusieurs semaines, et je n’aurais pas d’occasion d’améliorer mon dossier avant un moment. Donc j’ai pensé qu’il valait mieux profiter de cette césure pour changer d’arme.

Lycus resta un instant surpris par cette tirade apparemment bien préparée. La simple évocation des Lynx avait réveillé ses rêves d’enfants, quel soldat n’avait jamais envisagé de rejoindre cette force d’élite composée des meilleurs hommes de chaque arme. S’il avait lui-même rêvé de rejoindre un jour les mythiques Lynx, il s’était tellement concentré sur son grade de dizenier qu’il n’aurait jamais songé candidater si tôt. Et pourtant Eswald avait raison, les Lynx exigeaient des recrues ayant une expérience du combat ce qui était déjà leur cas, et dans une bataille difficile qui plus est. De plus Eswald était devenu un bon combattant et avait fait preuve d’un sang-froid à toute épreuve dans la bataille, sa candidature était donc parfaitement valable malgré sa jeunesse dans l’armée.

— Hum … c’est vrai c’est sûrement le bon moment pour tenter ta chance. Très bien, j’en parlerai au centenier.

Pendant toute la journée, Lycus ne put se sortir cette conversation de la tête, l’ambition soudaine d’Eswald le surprenait, mais il ne pouvait pas s’empêcher d’en éprouver une certaine jalousie. Après tout, n’était-ce pas pour intégrer les Lynx qu’il s’était engagé dans l’armée ? Ce rêve était à présent accessible, mais pour s’en approcher il devrait abandonner son poste de dizenier sans certitude de réussir à rejoindre l’élite des forces impériales. Ici il connaissait sa valeur, il savait qu’il était bien meilleur que la plupart de ses camarades, peut-être même pourrait-il finir centenier ! Mais était-il vraiment parmi les meilleurs soldats de l’Empire ? Du reste, il n’avait jamais tiré à l’arc et il savait que les Lynx étaient tous des tireurs émérites. Il s’était bien promis de s’entraîner, mais ses nouvelles responsabilités de dizenier lui avaient sorti ses ambitions de la tête. Au fort des Loup, il aurait à nouveau le temps de s’entraîner, mais il n’aurait pas de nouvelle affectation avant plusieurs semaines, peut-être même des mois, et qui sait si une longue période d’inactivité ne finirait pas par contrebalancer ses faits d’armes ?

Parmi la section, la décision d’Eswald avait fait d’autres émules. Il est vrai que les forces du Loup étaient les plus accessibles et beaucoup de jeunes recrues commençaient vers elles avant de se diriger vers des forces plus prestigieuses. Si les Forces de cavaleries étaient souvent réservées aux nobles ou aux excellents cavaliers, les fantassins expérimentés pouvaient tout de même briguer une candidature chez les forces de l’Ours pour faire partie de l’infanterie d’élite. Même Estevo songeait à rejoindre les forces du Cerf, renommées pour leur discipline.

Le soir ce fut donc une petite troupe qui se présenta devant la tente du centenier en quête de permission. Malheureusement ce dernier vit d’un très mauvais œil la perspective de perdre autant d’hommes d’un coup, d’autant que la section était déjà bien entamée à cause des pertes et des blessés restés à Lundgren. La situation était déjà peu orthodoxe, il n’était pas question de rentrer la queue entre les jambes avec une demi-section. Il fut donc catégorique, personne ne pourrait quitter la compagnie avant d’en avoir eu l’autorisation du légat en personne.

Le lendemain, la troupe poursuivit sa route au milieu des champs qui recouvrait la partie sud de Gunvorh, ils croisèrent de nombreuses fermes isolées, mais les centeniers évitaient de s’y attarder pour ne pas risquer de problème avec les paysans. Au milieu de cette région agricole, il était plus difficile de trouver des endroits où établir un camp et ils ne pouvaient pas compter sur leurs ordres pour réquisitionner des bâtiments de ferme comme ils l’avaient fait à l’aller. Ils durent donc dormir plus d’une fois au bord du chemin enroulés dans leurs capes après avoir puisé dans leurs provisions individuelles. De plus les centeniers voulaient porter leur rapport le plus vite possible pour ne pas risquer de sanction et de toute façon ils n’avaient pas de chariots de ravitaillement et devaient se contenter des provisions que chaque soldat avait reçu avant le départ. Après quatre jours sur le sentier traversant les champs, ils durent marcher sous une pluie battante qui dura tout l’après-midi, s’infiltrant sous leurs capes cirées pour les détremper complètement. La nuit tombante et toujours sans possibilité de dresser le camp, les centeniers prirent la décision de poursuivre la marche. Après une nuit interminable à patauger dans la boue sans même pouvoir s’éclairer, la levée du jour révéla finalement l’océan au loin.

En venant du nord, les vastes plaines de Gunvorh s’étiraient en pente douce jusqu’au rivage. La campagne proche des côtes était bien plus peuplée et parsemée de nombreuses fermes et de quelques villages. Le long du fleuve on apercevait la silhouette de nombreux moulins à eau tandis que la masse imposante de la capitale de province était déjà visible au loin. La ville portuaire d’Östeinn avait connu un développement fulgurant depuis son annexion à l’Empire un siècle plus tôt. Malgré son éloignement des axes commerciaux, plus orienté vers l’est, elle restait la seule grande ville de la région et pouvait regrouper les richesses des vastes plaines fertiles. Depuis que la région était sécurisée, ces terres lointaines et peu exploitées avaient attiré de nombreux marchands et artisans. Ainsi, la ville pleine de nouveaux arrivants s’était rapidement étendue au-delà des murailles d’origine, au point que le fort de formation des Loup était désormais presque entouré par la ville (ce qui ne manquait pas de poser quelques problèmes avec les recrues les moins disciplinées).

La fin de la marche ne leur pris que quelques heures, en s’approchant du fort ils croisèrent plusieurs groupes de légionnaires en formations. Avant d’entrer dans le fort, les centeniers les firent s’arrêter à un lavoir pour se débarbouiller, cirer leurs bottes, huiler leur équipement et effacer autant que possible les traces de leur périple. Ce n’est qu’une fois à peu près présentable que la petite troupe put franchir les portes du fort qu’ils avaient quitté presque trois semaines plus tôt.

2 commentaires

  1. Je ne m’attendais pas à la mort du capitaine ..surprenant.
    Toujours de très belles tournures de phrase et une orthographe impeccable. Bonne continuation.

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