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Les Écailles d’Argent : Chapitre 4 – Vers les Lynx

Titulaire d’une licence en histoire, Marc est un étudiant en archéologie passionné d’arts martiaux et pratiquant d’arts martiaux historiques européens (AMHE). Il nous livre son premier roman : Les Écailles d’Argent.

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Les Écailles d'Argent : Chapitre 4 - Carte

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Les deux jeunes hommes firent leur entrée dans le bureau du légat. C’était une pièce richement décorée aux murs recouverts de tapisseries brodées, au plafond en bois sculpté et dont même les meubles malgré leur simplicité réglementaire semblaient être d’excellente facture. Plusieurs officiers et archivistes s’affairaient autour du bureau du commandant de la 16e légion, lequel ne daigna pas même lever la tête vers les deux visiteurs.

Les Écailles d'Argent : Chapitre 4 - Vers les Lynx

— Lycus, dizenier et Eswald légionnaire, première dizaine, deuxième section de la neuvième compagnie, seizième légion, à vos ordres monseigneur !

L’intéressé leva finalement le nez de ses travaux pour examiner les deux arrivants.

– Lycus et Eswald, murmura-t-il pour lui-même comme pour souligner l’absence de noms de famille.

— Alors c’est vous qui voulez changer d’affectations ? Les Loups ne sont pas assez prestigieux pour vous peut-être ?

Lycus attendit un instant avant de répondre pour être sûr de ne pas lui couper la parole.

— Monseigneur, nous avons tous les deux rejoint la légion dans le but d’intégrer les Forces du Lynx et comme vous le savez, il est impossible de les rejoindre comme première affectation. Maintenant que nous avons une expérience du terrain, nous avons pensé qu’il était temps de candidater.

Le légat replongea la tête dans ses papiers.

— Sans importance, j’ai des affaires plus urgentes à régler. Vous ne voulez pas de vos postes ?  J’ai des centaines de recrues qui seront ravies de les avoir, mais n’espérez pas un traitement de faveur si vous échouez. Voyons … Le fort des Lynx doit être à environ 120 Lieues[1] … Je vous donne deux semaines pour les rejoindre, au-delà vous serez considérés comme des déserteurs. Mon chancelier vous donnera les documents nécessaires. Maintenant, sortez.

Eswald n’avait pas croisé beaucoup de nobles dans sa vie, mais ils lui avaient tous donné cette même impression de dédain insupportable. Peu importe, tout ce qui compta c’est qu’ils avaient obtenu ce qu’ils voulaient.

Face au court délai, Eswald et Lycus se dépêchèrent de préparer leur départ, les semaines de marches les avait habitués à cet exercice et rassembler leurs affaires ne leur pris qu’une poignée de minutes. Ils durent tout de même attendre que le chancelier du fort leur donne leurs ordres de transfert et leur montre la carte de l’Empire pour planifier leur voyage. Il leur fallut ensuite nettoyer leurs armes et armures avant de les rendre à l’armurerie. En quittant les forces du Loup, ils retournaient de fait au rang de recrue et ils ne purent garder avec eux que leurs vêtements de légionnaires et leurs dagues qui étaient communes à toutes les forces. Eswald eut tout de même un pincement au cœur en rendant sa fibule à tête de loup après tous les efforts qu’il avait dû faire pour l’obtenir. En théorie, un légionnaire admis dans une force le restait toute sa carrière et même en étant refusé chez les Lynx, ils auraient pu retourner chez les Loups d’office, mais en pratique les officiers voyaient souvent d’un mauvais œil les soldats qui revenaient chez eux par dépit et l’avancement pouvait en être sérieusement compromis.

Voyant l’heure avancer, Eswald et Lycus durent se résoudre à de rapides adieux aux membres de la section et de la dizaine dont certains attendaient encore de voir le légat. Ils apprirent avec joie qu’Estevo avait obtenu son transfert pour les forces du Cerf de Silvaeste et qu’ils pourraient donc faire une bonne partie de la route ensemble.

Après avoir attendu qu’Estevo rende lui aussi son équipement et être allé chercher des provisions aux cuisines, les trois camarades purent enfin partir alors que midi était déjà passé. Pour ne pas perdre davantage de temps, ils se contentèrent de manger un morceau de pain de voyage tout en prenant la même route qu’ils avaient empruntée deux jours plutôt. Ils bifurquèrent rapidement vers l’est en direction des montagnes du Synorh qui séparait les provinces de Silvaeste et d’Almir. La route vers le cœur de l’Empire était relativement peu empruntée, la province de Gunvorh n’ayant pas besoin de beaucoup d’importation et le commerce de bois passant plutôt par la route du nord plus directe.

Marcher à trois se révéla bien plus agréable que dans la compagnie. Sans matériels, ils pouvaient marcher plus vite et les fermiers les laissaient plus volontiers dormir dans un coin de grange ou acheter quelques provisions. Dès le deuxième soir, où ils durent dormir à la belle étoile dans une forêt, Eswald se mit à la recherche d’une branche bien droite pour fabriquer un arc. Après avoir trouvé son bonheur sur un frêne mort, il entreprit de fendre la branche en deux avec sa dague puis il commença à la mettre en forme avec son couteau de table sous les yeux étonnés de ses camarades.

— Depuis quand tu sais fabriquer des arcs ? Demanda Estevo.

— J’étais chasseur avant de m’engager dans l’armée, donc il fallait bien que je sois capable de fabriquer mes propres armes. Celui-ci ne sera pas très élaboré, mais il nous permettra de nous entraîner un peu avant le début des tests.

Eswald consacra la soirée suivante à fabriquer une corde en fibre d’ortie et des fûts de flèches avec des jeunes pousses de noisetier. Malheureusement il n’avait pas le temps de trouver du silex et encore moins du fer pour les pointes et il n’avait pas non plus de plumes, mais des pointes en bois durcies au feu suffiraient pour l’entraînement. Le troisième soir, il monta la corde et gratta encore un peu le ventre de l’arc pour ajuster la tension et obtenir une belle courbure uniforme : l’arc était enfin prêt ! Son père aurait sûrement été consterné par un travail aussi bâclé, lui qui lui avait toujours appris à prendre le plus grand soin de ses outils de travail et à ne jamais partir dans la montagne avec un mauvais équipement. Le jeune homme se demanda ce que penseraient ses parents s’ils le voyaient maintenant, est-ce qu’ils avaient seulement compris son choix ?

Peu importait, la priorité restait d’être admis chez les Lynx, et pour ça il fallait qu’il retrouve ses réflexes de chasseur. Il encocha une flèche et visa une vielle souche a une cinquantaine de pieds, sous la tension de la corde, ses bras retrouvèrent rapidement leurs instincts de tireurs, il prit une inspiration, pointa l’arc vers la cible et tira la corde en arrière tout en expirant, arrivé en bout de course il laissa la corde glisser de ses doigts et la flèche fut propulsée vers la cible. Elle se planta juste en dessous de la souche, l’arc était moins puissant qu’il l’aurait cru. La flèche suivante atterrit presque au centre de la cible, rapidement suivie par plusieurs autres.

— Eh ben, si tu vises aussi bien lors des tests, c’est moi qui devrais me faire du souci ! S’exclama Lycus.

— Encore heureux à cette distance ! Mais je ne crois pas que cet arc pourra faire beaucoup mieux si je veux rester précis.

Les jours suivants Eswald montra a Lycus comment se positionner et tirer, mais son manque d’adresse semblait l’énerver et il abandonnait rapidement, à quoi bon perdre son temps puisque de toute façon il ne deviendrait clairement pas un tireur d’élite en une semaine. Eswald lui, montrait une détermination impressionnante, chaque soir il pouvait passer plus d’une heure à s’entraîner, s’arrêtant juste avant d’avoir des ampoules pour pouvoir continuer le lendemain. Le jeune homme constata avec plaisir que ses cal aux doigts commençaient à revenir et qu’il pouvait tirer un peu plus chaque soir.

Les jours défilaient rapidement, partagés entre de longues journées de marches et des soirées occupées à s’entraîner au tir et parfois à la lutte ou à réviser quelques mouvements d’escrime avec des bâtons. Après cinq jours de marche, ils atteignirent les montagnes du Synorh et entrèrent dans la province de Silvaeste, le cœur économique de l’Empire. Ces vastes terres fertiles, bien irriguée et protégée des tempêtes maritimes par les montagnes fournissaient la majeure partie de l’Empire en blé et en vin. Le fleuve Ashion était également la principale voie commerciale de l’Empire et un flux continu de navires remontait et descendait son cours, tracté depuis la berge par des attelages. Ajoutez à cela le talent des maîtres artisans de Fiodos réputé même au-delà de l’Empire ainsi que le prestige des académies de médecine et de théologie regroupant les plus grands intellectuels de leur temps et l’on comprend aisément que cette province soit la plus riche et la plus renommée de l’Empire.

À mesure qu’ils progressaient à travers la province, la route commençait à devenir plus empruntée, de nombreux marchands itinérants faisaient le tour des villages et des petites villes, des paysans partaient vendre leurs premières récoltes et ils croisèrent même quelques groupes de soldats en patrouilles (dont les dizeniers ne manquaient jamais de contrôler leurs papiers). Les paysages aussi changeaient, les forêts et les modestes fermes avaient laissé place à de vastes plaines presque complètement recouvertes de champs encore verts et à de magnifiques domaines encadrés par des rangées de cyprès.

Après 12 jours de marche, les trois amis durent se résoudre aux adieux. La route principale continuait vers l’est jusqu’à Wigbrand puis à Fiodos où se trouvait le fort de formation des Cerfs, mais pour rejoindre les Lynx à temps, Lycus et Eswald devraient bifurquer au sud vers les contreforts de la montagne. Pour fêter dignement l’évènement (et en prévision de l’entraînement intensif à venir), ils décidèrent donc de passer la nuit dans une des auberges qui longeaient régulièrement la route.

Visiblement l’établissement tirait pleinement parti de sa proximité avec le fort des Lynx, la grande salle était pleine de légionnaires en permission déjà bien avinée malgré l’heure précoce. Plusieurs d’entre eux fêtaient visiblement une promotion et les trois compères eurent du mal à se frayer un chemin parmi les groupes de soldats en train de chanter, une chope de bière à la main. À peine avaient-ils trouvé une table que Lycus partit chercher à boire et revint quelques minutes plus tard avec trois chopes et un tonnelet de bière. Ils se servirent tous les trois largement et virent frapper leurs chopes ensemble.

— À nos réussites dans nos nouvelles forces ! clama Lycus.

— À nos réussites ! répondirent Eswald et Estevo en cœur.

— Dis-moi, demanda Lycus après avoir vidé son verre d’un trait, il y a une question qui me taraude : puisque tu sais tirer à l’arc pourquoi tu ne t’es pas engagé chez les Faucons ? Les bons tireurs sont recherchés et tu y aurais été moins exposé que chez les Loups ?

— Eh ben, comme je voulais rejoindre les Lynx mais que je n’avais jamais tenu une épée j’ai pensé qu’il valait mieux m’engager dans l’infanterie pour combler mes lacunes.

— Mais si tu voulais rejoindre les Lynx pourquoi tu es devenu chasseur au lieu de t’engager dans l’armée dès que tu le pouvais ?

Eswald ne répondit pas tout de suite et finit sa chope comme pour gagner du temps.

— Je ne sais pas vraiment, je pensais que j’étais fait pour être chasseur, mais finalement c’est comme s’il me manquait quelque chose, tu vois ? Comme si je n’étais pas vraiment à ma place. Il fallait que j’en fasse plus, que je participe à défendre mon pays.

— Oh arrête. Rejoindre l’armée c’est une chose, mais on ne décide pas de rejoindre les forces spéciales sur un coup de tête. Dès le début tu savais ce que tu voulais, tu n’essayes même pas de grappiller de l’avancement ou de négocier un poste moins dangereux, tu passes tout ton temps libre à t’entraîner ! Il y a forcément quelque chose qui te motive, je ne peux pas croire que tu fasses tout ça sans raison !

Visiblement cette question taraudait Lycus depuis un moment, mais maintenant que la discussion était lancée Eswald pouvait difficilement l’esquiver.

— En fait je n’en sais rien, je suppose que mon enfance à la montagne m’a habitué à la solitude et comme je suis nul à l’épée, j’ai fait de mon mieux pour être au niveau. Je n’ai jamais eu l’impression d’être un soldat exemplaire. Et toi, Estevo comment ça se fait que tu aies rejoint l’armée ? Il doit y avoir plein d’autres métiers à Fiodos ?

— Pour les edelfreï[2] peut-être, mais quand on ne peut pas transmettre ses biens à ses enfants, impossible de monter une affaire pérenne. Et puis la rigueur religieuse commençait à me peser, alors pourquoi ne pas s’engager dans la légion pour voir un peu de pays ?

— Et finalement tu rentres à Silvaeste ? répliqua Eswald avec un sourire narquois.

— Quoi ? Ce n’est pas ma faute si c’était le fort de formation le plus proche. L’autre est en Alquinia, mais le légat n’avait pas l’air d’humeur à prolonger mes vacations inutilement. De toute façon les lanciers peuvent être envoyés dans toutes les provinces après leur formation. Et puis tu peux parler toi, les Lynx sont juste de l’autre côté de tes montagnes !

— Et toi Lycus, pourquoi tu as rejoint l’armée ?

— Pourquoi ? Parce que je n’ai jamais imaginé faire quoi que ce soit d’autre ! Je suis un membre de l’Empire, la plus grande puissance qui ait jamais régné sur ce continent, l’armée la plus puissante du monde ! Je serais mort de honte si je n’avais pas participé à défendre ces terres sacrées !

La discussion continua bon train, il restait visiblement des zones d’ombres sur les motivations d’Eswald, mais Lycus ne voulait pas le vexer en insistant. La soirée se poursuivit sans incident notable, l’aubergiste leur servit un ragoût de bœuf avec une tourte au fromage qui contrastait agréablement avec leurs rations de voyage. Lycus alla ensuite tenter sa chance aux dés avec d’autres clients, mais sans grand succès. Et puis après quelques verres supplémentaires, il fallut bien se résigner à mettre un terme à la soirée pour pouvoir partir tôt le lendemain et les trois amis allèrent dormir dans la salle commune, leurs sacs sous la tête pour décourager d’éventuels voleurs.

Le réveil à l’aube fut un peu plus rude qu’à l’accoutumée, mais les courts délais pour rejoindre les forts d’affectation ne leur laissaient guère le choix. Après un rapide petit déjeuner, Eswald et Lycus firent leurs adieux à Estevo qui continuait à l’est vers et se mirent en route pour la dernière étape de leur voyage.

Durant les deux jours suivants, ils traversèrent les paysages les plus isolés qu’ils avaient vus depuis le début de leur périple. La route menant au fort n’était parcourue que par les Lynx et quelques chariots de ravitaillement de temps en temps. Le fort des Lynx était situé sur les flancs de la montagne, au milieu des vastes forêts qui s’étendaient à ses pieds. Si cette position avait dû être très utile pour contrôler les cols avant l’annexion d’Almir elle servait aujourd’hui à éprouver la résistance des plus vaillants soldats de l’Empire et également à éviter que leur entraînement ne soit gêné par les activités civiles.

À bien des égards, cette région sauvage ressemblait à celle où Eswald avait grandi si ce n’est que la forêt de feuillus semblait plus dense et humide que sur la face sud des montagnes. Le gibier devait être abondant, à en juger par les nombreuses traces de cervidés et de sangliers sur le chemin. En d’autres circonstances, cette région aurait sûrement constitué un terrain de chasse idéal (si tant est que cela fut permis), mais il n’était pas venu là pour ça.

Finalement après 14 jours de marches, et à seulement 1 jour de l’échéance le fort des Lynx apparut enfin sur les contreforts de la montagne, sinistre silhouette qui couvrait toute la superficie d’un petit plateau. Le donjon massif et carré semblait plus ancien que les remparts modernes pourvus de tours rondes et élancées. Tout en avançant vers la fin de leur voyage, Eswald pensa à nouveau au pendentif d’argent caché dans la doublure de son sac, « j’arrive ! » se dit-il.


[1] Une Lieue vaut environ 4.8 Km

[2] Noble libre, petite noblesse de l’Empire

2 commentaires

  1. Excellent chapitre !
    Cette carte détaillée est très bien pensé, on s’y repère facilement. Bravo

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