0

Les Écailles d’Argent : Chapitre 6 – Premières armes

Titulaire d’une licence en histoire, Marc est un étudiant en archéologie passionné d’arts martiaux et pratiquant d’arts martiaux historiques européens (AMHE). Il nous livre son premier roman : Les Écailles d’Argent.

Carte du monde

Les Écailles d'Argent : Chapitre 4 - Carte

En savoir plus sur les Forces impériales

Eswald se blottit sous sa cape pour échapper à la fraîcheur de l’aurore. Sous le tissu recouvert de rosé, la brise matinale apportait déjà les senteurs des alpages, dans les bosquets en hauteur, quelques oiseaux entamaient timidement leurs chants. Bientôt le soleil baignerait la vallée, la brume dissipée révélerait les eaux calmes du lac d’Elpis et la vie foisonnante reprendrait son cours dans les montagnes. Mais le jeune homme ne prêtait attention ni au clapotis du ruisseau ni au frémissement des insectes réveillés, il aurait voulu que ces jours durent éternellement. Tendant la main pour rajuster la cape sur le corps chaud blotti contre lui ses doigts heurtèrent soudain les pierres froides du mur.

Les Écailles d'Argent : Chapitre 6 - Premières armes

Il lui fallut quelques instants pour se rappeler où il était, dans la pénombre du dortoir les autres aspirants dormaient encore à poings fermés. Eswald tenta de se rendormir pendant quelques minutes, mais le son grave d’un cor à l’entrée des baraquements mit une fin définitive à sa nuit. En quelques instants toutes les chambrées se retrouvèrent au garde-à-vous dans la cour sous l’œil inquisiteur du capitaine Meinhard. Après une rapide inspection, il emmena le groupe courir à l’extérieur du fort. Au grand soulagement d’Eswald il ne prit pas le même chemin que la veille, mais les emmena sur un sentier à travers bois, le sol creusé par le piétinement d’innombrables bottes. Des obstacles successifs étaient disposés en travers du passage : des troncs d’arbres à enjamber, des fossés à sauter, des murs en rondins à escalader ou encore des poutres à franchir en équilibre au-dessus d’un fossé. À chaque obstacle le capitaine regardait le groupe passer une première fois puis leur montrait une technique plus efficace et les refaisait passer un par un jusqu’à ce qu’il soit satisfait. À ce rythme il leur fallut plusieurs heures pour terminer le parcours et revenir sur le terrain d’entraînement en contrebas du fort.

Ils y furent accueillis par un homme assez grand, les cheveux noirs attachés derrière la nuque, une fine moustache et vêtu d’un pourpoint d’entraînement raffiné. Quand le groupe se mis en rang, il tira son épée et la tendit devant les aspirants, la lame en parfait équilibre sur son index

— Voici l’épée longue de Fiodos, 46 pouces de long, lame losangique de 36 pouces avec une gouttière jusqu’au deux tiers, quillons simples, pas de démesure, pas de fioriture, une arme d’une grande simplicité laissant toute sa place à l’art.

Satisfait des regards interloqués l’instructeur rengaina son épée d’un geste élégant. Ses cheveux longs paraissaient bien inhabituels dans un contexte militaire et pourtant même les autres instructeurs semblaient le considérer avec respect. Contrairement aux autres admiratifs, Eswald ne pouvait savoir qu’il se trouvait en face de Ferruccio Erhard l’un des maîtres d’armes les plus réputés de Fiodos dont l’école avait remporté huit fois le célèbre tournoi de la ville lui donnant le droit d’enseigner l’escrime aux Lynx.

« — Vous vous en rendrez vite compte, l’épée longue est une maîtresse exigeante, elle ne vous permettra pas de vous protéger derrière un bouclier, encore moins de briser une garde par son seul poids. Nul artifice où vous cacher, seule la pratique en fera une arme efficace, mais une fois que vous aurez appris à la manier plus aucune autre ne sera en mesure de rivaliser avec vous.

Étant donné vos prestations d’hier je pense préférable de commencer par les bases.

Je sait ce que vous vous dites, vous êtes déjà des soldats expérimentés, vous vous êtes déjà battus, vous avez déjà pris des vies alors qu’est-ce qu’un bourgeois qui n’a jamais mis un pied sur un champ de bataille pourrait bien avoir à vous apprendre ? Jusqu’ici vous avez toujours combattu en formation, avec des alliés de tous les côtés pour vous assister en cas de faiblesse. Chez les Lynx vous aurez à combattre en petits groupes, sans bouclier ni armures dans des escarmouches aussi courtes que violentes. Et c’est dans ces cas-là que votre technique devra être irréprochable, parce que la moindre erreur vous coûtera la vie.

Nous commencerons donc par les appuis, vous n’aurez pas besoin de vos épées aujourd’hui. Comme vous le savez sans doute les bras n’ont qu’une force ridicule, c’est de vos jambes, de votre prise sur le sol que viens toute la force dons vous aurez besoin aussi bien pour frapper que pour parer. Si vous êtes trop statiques, vous ferez une cible facile, si vos appuis sont trop légers vous serez facilement déséquilibrés, vos pieds doivent être ancrés dans le sol juste assez pour pouvoir encaisser une charge frontale tout en restant mobile.

Bien, voyons cela. »

L’entraînement commença par un exercice d’apparence assez simple : par deux, chacun devait tendre les bras en avant et pousser aussi fort que possible sur les mains de l’autre pour le déséquilibrer. La moindre erreur de posture donna facilement l’avantage à l’adversaire et il fallait donc maintenir tout le corps gainé pour opposer le maximum de résistance. Très vite l’exerce se complexifia lorsqu’il fut permis de se décaler pour pousser l’autre sur le côté, impossible alors de s’appuyer de tout son poids en avant sous peine d’être emporté en cas d’esquive. Comme dans un vrai combat la force ou l’agilité seule ne suffisait pas pour l’emporter, il fallait rester attentifs aux mouvements de l’adversaire et réagir en conséquence. Pousser trop fort c’était se découvrir en cas d’esquive, mais en ne résistant pas assez on pouvait facilement être repoussé. Les attaques frontales étant trop risquées, le jeu s’orienta rapidement sur la manière de se décaler pour pousser l’adversaire sur le côté sans s’exposer soi-même, tout en maintenant bien sûr des appuis assez solides pour ne pas être déséquilibré dans l’intervalle.

 Pendant plusieurs jours Mestre Erhard les fit travailler avec des jeux similaires pour renforcer leurs appuis. Toute la matinée il passait dans les rangs pendant que les exercices s’enchaînaient, corrigeant certaines postures, donnant quelques conseils ou remaniant certains binômes. Au besoin il reprenait tout le groupe pour travailler certains gestes. Il concluait souvent les séances par plusieurs séries de déplacements en postures basses jusqu’à en avoir des brûlures dans les jambes.

Les jours commençaient à se succéder, chaque matin on commençait par leur distribuer leurs rations pour la journée. La formation était conçue pour ressembler au maximum aux conditions du terrain, à chacun de manger pendant les temps morts quitte à devoir s’entraîner le ventre vide. Ensuite le capitaine Meinhard les emmenait courir sur le parcours d’obstacle, chaque jour un peu plus vite, parfois il modifiait le trajet pour rajouter de nouveaux obstacles jusqu’à ce que le circuit les amène à franchir la petite rivière à proximité du fort. Le torrent était alimenté directement par les glaciers en altitude si bien que même à l’approche de l’été, ses eaux glaçaient les aspirants jusqu’aux os, sans parler de la force du courant qui menaçait de les emporter à chaque faux pas.

Après la leçon de Mestre Erhard, l’après-midi était consacré à l’entraînement à l’arc. Les instructeurs voulaient s’assurer que tout le monde connaisse les bases avant d’attaquer les entraînements plus techniques et pendant que les débutants apprenaient les rudiments du tir à l’arc, Eswald put aller s’entraîner avec les anciens Faucons. Il se rendit rapidement compte qu’il avait pris quelques mauvaises habitudes à force de s’entraîner seul, et surtout il ne s’était jamais entraîné au tir militaire. Il lui fallut réapprendre à tirer avec la main et la flèche du même côté de l’arc pour enchaîner les tirs plus rapidement. En parallèle il s’efforçait toujours de s’entraîner avec l’arc le plus puissant qu’il soit capable d’utiliser. Les premiers jours sa précision diminua drastiquement, mais avec de la persévérance il réussit peu à peu à retrouver son niveau.

Après plusieurs jours à travailler les mêmes exercices Mestre Erhard se montra finalement satisfait de ses élèves et les autorisa enfin à se servir de leurs épées. Pendant des heures il leur fit répéter des enchaînements basiques, le maître d’armes se montrait intransigeant sur les moindres fautes techniques et trouvait toujours quelque chose à redire même aux plus appliqués. Finalement exaspéré par les erreurs de ses étudiants il demanda à l’un d’entre eux de se mettre devant lui.

« Une démonstration vaudra mieux qu’un long discours, attaque-moi ! »

Intimidé, mais désireux de faire bonne impression, l’aspirant se mis en garde et frappa aussi fort qu’il le put. À peine avait-il entamé son geste que Mestre Erhard se fendit tel un fauve et le toucha à l’épaule avant que l’épée n’ai parcouru la moitié du chemin.

— Comment t’ai-je battu ?

— Vous êtes trop rapide, répondit-il encore sous le choc de cette défaite éclair.

— Parce que tu as commis toutes les erreurs possibles. Tu as pris le temps d’armer ton coup en arrière comme le dernier des paysans, il aurait fallu être aveugle pour ne pas le voir venir. Ta trajectoire était trop ample, si tu parcours deux fois trop de chemin ne t’étonne pas d’être en retard. Et comme si ça ne suffisait pas, tu as laissé tes mains bien en évidence n’attendant que de te faire toucher.

« Le premier coup est le plus dangereux, c’est là que vous entrez dans la distance de frappe et que vous avez le plus de chance d’être contré. Alors, si vous voulez vivre, ne bâclez pas les choses, vos frappes doivent être absolument parfaites ou vous allez laisser plus d’ouvertures qu’il n’y en a déjà.

« Vous n’avez pas besoin de frapper fort, la propre inertie de l’épée est amplement suffisante pour causer des blessures graves, sauf si votre adversaire a une armure, mais dans ce cas la force n’y changera rien. »

Joignant le geste à la parole Feruccio prit son épée d’une seule main et se mit en garde à l’épaule.

— C’est d’une simplicité enfantine, une simple impulsion de l’annulaire et le poids du pommeau propulse la lame en avant, une simple impulsion de l’index et la lame revient en place. La deuxième main n’est là que pour accompagner le pommeau, tout ce que vous ferez en plus ne fera que rendre votre frappe plus brouillonne.

Se remettant en garde à deux mains il continua :

— Gardez toujours à l’esprit que votre lame est la seule chose qui vous sépare de la mort. Votre épée doit toujours avoir un temps d’avance sur votre corps. Si vous avancez avant votre épée votre adversaire n’aura qu’à tendre les bras pour terminer le combat.

L’épée fendit à nouveau l’air dans un sifflement vif.

— Et surtout vous devez maîtriser le geste jusqu’à la fin, à moins que vous ne soyez hors distance ne laissez pas tomber la lame, gardez la pointe haute pour pouvoir bloquer la contre-attaque ou continuer de menacer votre adversaire. Et bien entendu je ne veux pas voir de bras pliés en fin de mouvement, plus vous serez loin de l’adversaire moins vous serez en danger.

Le maître d’armes continua d’enchaîner quelques coups pour l’exemple puis se remit face à ses élèves.

— C’est la base de la base, il est inutile que je vous enseigne quoi que ce soit de plus tant que vous ne serez pas capable de survivre au premier mouvement du combat.

Remotivés par la leçon, les aspirants reprirent l’entraînement avec plus d’application. Chaque jour pendant des heures et des heures ils répétèrent encore et encore les mêmes attaques dans le vide ou contre un poteau et quand la fatigue commençait à se ressentir Mestre Erhard devenait encore plus intransigeant. Si vous baissez votre garde à chaque fois que vous êtes fatigué qu’est-ce qui vous empêchera de le faire quand vous serez en danger de mort ? répétait-il souvent.

Les jours passants il devenait plus distant et étais moins dirigiste dans l’entraînement, après leurs avoir montré la bonne technique il comptait sur la discipline de chacun pour la travailler jusqu’à en faire un réflexe. Certains jours il ne venait même pas sur le terrain d’entraînement, mais le capitaine Meinhard surveilla toujours de loin l’implication de chacun.

Finalement après deux semaines, le maître d’armes se présenta à nouveau devant eux :

— Bien, maintenant que vous savez attaquer proprement nous allons pouvoir travailler la défense. Avec une épée longue, votre lame est votre seule protection, si vous commencez à l’agiter dans tous les sens pour parer les coups vous allez rapidement être débordé. Vos mouvements doivent être les plus courts possible pour être efficace. La meilleure position pour se défendre est la garde longue, les bras tendus, la pointe menaçant l’adversaire. Imaginez un cône dont la pointe serait celle de votre épée et l’un des côtés votre lame, tant que vous êtes dans ce cône vous êtes invulnérables, vous pouvez facilement bloquer les attaques et si votre adversaire vous charge, c’est lui qui s’empalera tout seul. Bien sûr ce cône doit être parfaitement ajusté, s’il est trop étroit vous n’êtes plus protégé et s’il est trop large vous êtes bien protégé d’un côté, mais il vous faudra plus de temps pour ramener votre lame de l’autre côté. Bien, mettez-vous par deux et voyons ça.

Mestre Erhard passa entre ses élèves pour vérifier que chacun avait compris comment se défendre efficacement. Mais après deux semaines d’entraînement intensif, les attaques étaient devenues bien plus rapides que ce à quoi Eswald s’était habitué. Il avait bien plus de mal à anticiper les coups et ne les voyait venir qu’au dernier moment. Heureusement après quelques coups, la garde longue fit merveille et il devint de plus en plus difficile d’attaquer sans se mettre soi-même en danger

Quand tout le monde comprit comment se servir de la garde longue efficacement, le maître d’armes reprit la parole.

— Comme vous venez de le voir, la garde longue rend presque invulnérable, tout l’art de l’escrime repose donc sur la manière de la contourner. En l’occurrence il existe deux méthodes, soit en brisant la garde pour casser le cône de protection et attaquer sans danger soit comme vous l’avez appris les premiers jours en attaquant sur le côté pour contourner le cône. Nous commencerons par la seconde, mettez-vous par deux. »

Les élèves se préparèrent à s’affronter en combat libre pour la première fois depuis le début de l’entraînement. Selon les instructions de Mestre Erhard, ils ne portaient aucune protection, d’une part pour ne pas prendre l’habitude de mettre toutes leurs forces dans les frappes et être capable de ralentir leur geste à tout moment, mais aussi pour simuler au mieux la peur de recevoir un mauvais coup.

Même si le maître d’armes avait prévenu qu’il punirait sévèrement tous ceux qui infligeraient des blessures graves à leurs adversaires, Eswald ne pouvait s’empêcher de regarder l’épée de bois en face de lui avec appréhension. Si son adversaire ne maîtrisait pas ses gestes, la moindre erreur pourrait facilement lui briser un os. Par réflexe il bloqua une première série de coups et répliqua immédiatement sans oser s’approcher assez. Son adversaire se décala aussitôt pour l’attaquer sur le côté, mais mue par l’exercice des premiers jours les jambes d’Eswald réagirent par un pivot en opposition, l’espace d’un instant le jeune homme vis l’occasion de toucher son adversaire, mais comme paralysé par la peur d’une riposte, ses bras refusèrent d’abandonner la garde protectrice. À peine eut-il le temps de comprendre son erreur, que les coups recommençaient à pleuvoir. À chaque choc des deux épées en bois sa détresse s’accentua, il était incapable de voir les coups venir, ne les parant qu’au dernier moment par un réflexe désespéré jusqu’à ce que l’un d’eux finisse par l’atteindre à l’épaule.

Eswald se remit aussitôt en garde pour masquer sa douleur, mais ses mains étaient toujours crispées sur la poignée. Pour la première fois, il pouvait constater le vrai niveau de ses adversaires et ce qu’il voyait le terrifia. Au cours des précédents entraînements, il avait naïvement cru pouvoir égaler les autres, mais maintenant qu’ils étaient face à face il se trouvait indéniablement surclassé.

L’épreuve dura toute la matinée, à chaque nouvel opposant il se retrouva noyé sous les coups, incapable de voir la moindre ouverture, il ne pouvait que reculer en parant jusqu’à ce qu’il finisse par se faire toucher.

La matinée s’acheva par un constat sans appel : il n’avait pas réussi à toucher un seul adversaire. L’inquiétude commençait à le gagner, est-ce que quelqu’un s’en était aperçu ? L’instructeur les surveillait forcément. Deux malheureuses semaines, voilà tout ce qu’il avait pu tenir, après s’être entraîné autant, voilà tout ce dont il était capable. À penser, ses yeux s’assombrirent, ce n’était pas acceptable ! Serrant les poings il se ressaisit, il n’était pas question d’abandonner, pas maintenant, il s’entraînerait deux fois plus s’il le fallait, mais il ne céderait pas un pouce de terrain.

Le jeune homme resta perdu dans ses pensées tout le reste de la journée, il devait à tout prix s’améliorer, mais à quoi pourrai lui servir de s’entraîner plus s’il ne voyait même pas les ouvertures en combat ? Après avoir tournée le problème dans tous les sens il finit par conclure qu’il devait encore travailler sa technique, plus il serait rapide plus il aurait le temps de profiter des ouvertures. Le soir même alors que les autres rentraient au dortoir pour leur courte nuit Eswald retourna discrètement au champ d’entraînement et travailla ses enchaînements jusque tard dans la nuit.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.